Hidden present hearts - Les cœurs cachés et présents 

Église Saint-Bruno les Chartreux, Rue Pierre Dupont, Lyon, France

13 septembre - 7 octobre 2017  

13 - 15 sept, 15h-17h / 16 sept, 10h-12h + 14h-19h / 17 sept, 14-19h / puis 27 sept - 7 oct, mer - sam, 15h-17h

Hidden present hearts - Les cœurs cachés et présents

Le baldaquin mouvementé de Giovanni Niccolò Servandoni étonne peut-être parfois les fidèles et les visiteurs de l’église Saint-Bruno les Chartreux de Lyon. Les effets du baroque, même parfaitement maîtrisés, semblent en effet avoir peu en commun avec la spiritualité cartusienne, son quotidien de silence et de prière, ses règles immuables. Les stalles, les sièges de bois des frères situés de part et d’autre du chœur, marquent d’ailleurs encore la présence ancienne des Chartreux sur le plateau et les pentes de la Croix-Rousse. À l’initiative de l’Ordre, les travaux de l’église débutèrent à l’orée du XVIIe siècle. Elle deviendra église paroissiale en 1803.

Dans ce bel écrin blanc et doré, serein et subtil, rare exemple de baroque dans la ville, il émane de ces majestueux sièges vides quelque chose d’énigmatique et comme une question posée à notre époque volontiers frénétique, toujours en quête de réponses rapides, de bruit et d’originalité. À l’inverse, sans mot dire, ces vies, passées et présentes, retirées, loin de tout en apparence, interrogent encore. Malgré leur absence depuis la Révolution à la Croix-Rousse, la prière des Chartreux irrigue toujours le monde de son irréductible singularité. C’est ce courant secret qui a inspiré à l’artiste James Murnane son projet accueilli aujourd’hui dans l’église. Mais comment rendre visible l’invisible ? On se souvient des silhouettes mystérieuses filmées par Philip Gröning dans Le Grand Silence. On y voyait, comme au ralenti pour nos yeux habitués à d’autres vitesses, le quotidien de moines plongés corps et âmes dans l’anonymat et la quête spirituelle au cœur du massif de la Grande Chartreuse, près de Grenoble, qui a donné son nom à l’Ordre créé par saint Bruno.

Par la grâce d’une rencontre avec l’abbé Matteo Lo Gioco, curé de la paroisse, James Murnane donne à voir d’une tout autre façon au sein de l’édifice lyonnais quelque chose de ces mouvements secrets du cœur et de l’esprit grâce à sa proposition intitulée Hidden present hearts - Les cœurs cachés et présents. Les petites peintures sur bois de magnolia japonais, chacune nommée « un cœur » (A heart), sobrement posées sur les stalles, viennent signifier à la manière d’icônes la présence priante d’un frère d’hier ou d’aujourd’hui, d’un cœur présent caché. Car pour répondre au retrait du monde incarné par la vie monastique, ou, plus exactement, pour lui faire signe, James Murnane a ici mis en œuvre volontairement une certaine pauvreté de moyens. Devant ces surfaces peintes de dimensions modestes, il faut en effet tout d’abord oublier ce que montraient les images de Philip Gröning avec un grand pouvoir de suggestion, et même de fascination : l’ample habit blanc des moines, les gestes du travail, de la liturgie, la solitude paradoxale de visages habités, la neige au matin... D’une manière diamétralement opposée, le « manque d’image » qui fonde la peinture abstraite représente peut-être pour nous une chance supplémentaire de comprendre la curieuse géographie des Chartreux où la clôture même, contre toute attente, est la gardienne de la plus grande ouverture au monde. On peut sans doute approcher ainsi du regard cette peinture qui se refuse à figurer directement pour préserver notre propre pouvoir de regarder, de créer des images, sans se soumettre à aucune. L’abstraction, comme la vie monastique, serait donc tout d’abord synonyme de liberté intérieure.

C’est cette liberté, cette ouverture à la vie spirituelle, que James Murnane s’emploie à partager dans une œuvre qui a affirmé au fil du temps sa grammaire propre. L’éclat doré de l’icône est là depuis toujours ainsi que les couleurs du point du jour, le rose et le bleu. Une subtile géométrie organisait aux commencements sans brutalité cette palette première. Puis des lignes plus vives, qui répondent aujourd’hui si bien aux courbes de Servandoni, animèrent des surfaces plus complexes, comme en témoignent les petits panneaux de bois peints de l’exposition So near (« si proche ») présentés en 2016 dans l’espace dédié à l’art contemporain du couvent d’Abbotsord à Melbourne, la ville natale de l’artiste.

C’est peut-être l’art du vitrail, découvert au fil de nombreux voyages et plusieurs résidences en Europe, notamment en Espagne et en France, qui a donné à James Murnane ce goût des structures apparentes et ce sens de la peinture comme fenêtre de lumière. De temps à autres, l’éblouissement vient briser tous les contours. L’architecture – singulièrement l’architecture religieuse – est en effet pour lui un élément structurant, aussi bien comme répertoire de formes constructives, tel un arc-boutant (A Hope, 2014) que dans des créations in situ, par exemple dans les restes envahis de verdure de l’Église Sainte-Croix à Oslo où il a disposé quelques œuvres entre les pierres noires élimées ou bien à même le sol (Ever ancient, ever new, 2016). Cette installation en extérieur a été ensuite revisitée dans un espace d’exposition à Melbourne, le Rubicon ARI. Son propos s’est alors fait celui d’un thaumaturge et sa peinture, en forme de chemin de croix, chemin de guérison.

Nous retrouvons dans l’œuvre multiple réalisée par James Murnane pour l’église Saint-Bruno-des-Chartreux de Lyon le même respect du lieu, de son histoire et de la foi dont il témoigne. Ici comme ailleurs, il a voulu capter comme en un miroir les forces immatérielles qui y circulent. Pour cela, sa peinture, telle une plaque sensible, s’est faite plus précise et plus libre que jamais. Les panneaux peints, réalisés à l’atelier Réalisés à l'atelier cette année, tous uniques, suggèrent sans les nommer et sans en qualifier l’émotion, autant d’états d’âme. Ils sont aussi, de manière inattendue, autant d’allusions à ces cœurs brûlants enfouis quelque part dans la contemplation. Par le jeu des transparences, des coulures de peinture, d’un dessin gravé puis doré, d’épaisseurs mates ou brillantes, des volutes ascendantes de blanc, comme l’encens des Laudes montant dans l’air du matin, ou des masses en repos, comme la neige sur la Grande Chartreuse, des paysages se dessinent, riches et mouvementés, faits de tremblements de terre et d’abîmes mais aussi de cours d’eau et de rayons de soleil. Une façon de donner à voir, s’il en était besoin, par la peinture, que la vie spirituelle est une aventure, une aventure intérieure, mais une aventure tout de même, une épopée en forme de chemin personnel, avec ses joies et ses peurs secrètes, ses aurores et ses orages, ses lignes de crêtes et ses abris, ses océans et ses déserts, et cela que l’on soit moine, passant, artiste ou fidèle d’une paroisse d’une grande ville.

 

--- Emmanuel Van der Meulen